A la Découverte de La « iClasse »

Du 15 au 26 avril 2013, j’ai eu la chance de découvrir lors de mon année de tour du monde des écoles, la « iClasse » dans l’école Wilfrid-Bastien de Montréal au Québec.
L’origine de l’iClasse s’est imposée en 2009 dans la classe de Pierre Poulin et de son collègue François Bourdon et elle est maintenant devenue le sujet d’une thèse de doctorat de ce premier.

Présentée comme « un modèle pédagogique d’intégration des TIC au primaire mettant de l’avant une gestion de classe participative (ateliers, projets, enseignement coopératif, etc.) et l’utilisation de multiples media comme les ordinateurs, iPad, iPod, centre d’écoute, tableau blanc interactif », la iClasse est bien plus réfléchie que de simplement mettre des Ipad entre les mains des élèves. Et quinze jours d’observation n’ont pas été de trop pour commencer à comprendre tout ce que ces deux professeurs accompagnés par la suite par d’autres professeurs de leur école, ont mis en place pour le bien des élèves.
1 – Les cours dans une « iClasse »
Le premier jour de mon arrivée dans une des iClasse de 6 année, la couleur était annoncée : leur enseignante leur propose de participer à un débat sur l’école, mais silencieux grâce à un outil de communication technologique très actuel : twitterâ. Déjà, je me rends compte que ces élèves sont plus avancés que moi au niveau technologique, moi qui n’ai jamais utilisé twitter. Et ça ne fait que commencer.
Quand j’observe un cours de français, on oublie le cours traditionnel où l’enseignant instruit les élèves sagement en train d’écouter dans un rapport frontal. Ici, l’enseignante donne le thème de la leçon du jour. Pour l’exemple observé, ce sera : « l’accord du participe passé seul et avec être ». Mais elle ne l’expliquera pas. C’est aux élèves de trouver la règle grâce aux différents outils qu’ils disposent et qu’ils maîtrisent : Ipad, Mac, smartphone … de l’école ou de chez eux. Alors, ils ont bien sûr plusieurs ressources à disposition, soit dans leur manuel électronique, soir sur internet.
Ainsi chacun récupère le matériel qu’il préfère, et pour cette leçon, ils travailleront par deux et s’installeront comme bon leur semble et où ils se sentent le plus à l’aise dans cette classe où on a quitté les rangs de tables et de chaises pour des tables rondes de quatre et des fauteuils de bureau à roulettes. Les élèves s’installent ainsi aussi bien sur ces tables de couleurs, que sur le canapé de la classe que sur le bar américain qu’il y a devant les fenêtres avec vue sur la cour, ou encore sur le bureau du professeur puisque ce dernier va aussi bien sur les tables des élèves.
Pour répondre aux attentes du professeur, les binômes doivent donner la règle étudiée et deux exemples pour montrer qu’ils ont compris. Mais bien évidement, ils le savent et en ont l’habitude, ils ne doivent pas faire de copier-coller mais reformuler avec leurs mots. Ils l’écrivent dans un doc Googleâ qu’ils envoient par le compte Gmailâ, à leur enseignante. Et, pour se familiariser avec cette règle, l’enseignante leur demande de faire un enregistrement audio avec les exemples trouvés. Ils iront faire leur audio dans le couloir ou les salles vides. Ainsi, il y a beaucoup de mouvements dans la classe, on y trouve une toute autre dynamique de cours fort intéressante où on travaille en équipe. Pour la restitution, ils écouteront ensemble un travail d’élèves et à partir de cet enregistrement, ils mettront en commun.
Ainsi, il en est de même pour beaucoup de cours du programme. On ne demande plus à l’enfant d’écouter, mais de chercher par lui-même, afin de mieux retenir. L’utilisation des technologies à l’avantage aussi de travailler beaucoup plus avec des projets. J’assiste à une présentation d’un groupe de quatre élèves qui exposent leur maison écologique réalisée en Legoâ et qu’ils expliquent grâce un Préziâ un nouvel outil de présentation PowerPointâ plus dynamique. Très bien maitrisé par les élèves, ils avancent les idées de leur conception avec un Ipadâ dans la main retransmis sur l’écran plat derrière eux.
2 – La technologie utilisée
L’approche des technologies se fait au fur et mesure, une enseignante qui a commencé cette année, a d’abord demandé aux élèves qui avaient un portable personnel à la maison de le ramener, puis en rajoutant quelques autres portables, elle a commencé petit à petit, en augmentant le niveau demandé en informatique au fur et mesure pour finir au bout de six mois avec quasiment tous les devoirs faits sur un PDF, ou un doc Google rendu et corrigé par mail. Les dictées sont données par un enregistrement audio que l’élève fait à son rythme avec un casque audio, et les cours d’histoire sont une frise de temps en ligne que les élèves complètent en fonction des cours vus.
En classe, on peut trouver un TBI (Tableau Blanc Intéractif), pour garder une trace de tous ce qui est écrit au tableau, ou pour rendre plus ludique, interactif et pratique la projection de certains cours des professeurs. Dans un coin de la salle, on trouve dans une des iClasses, un petit studio d’enregistrement, pour faire une radio locale de l’école, pour réaliser des « podcast » le tout géré idéalement par les élèves. Le podcasting permet aux utilisateurs l’écoute immédiate ou le téléchargement automatique d’émissions audio ou vidéo. Le but idéal étant de réaliser des leçons, des commentaires de livres, des explications scientifiques … et de valoriser le travail de l’enfant.

Le matériel informatique est important mais il faut qu’il permette l’utilisation de logiciels adaptés. Et la encore, je suis surpris : google doc, twitter, prezi, pour reprend ceux cités précédemment, mais aussi : allo prof, sos devoir, pour aider à s’organiser et à apprendre ; diigo, Etherpad, ou carnet de notes collaboratif, pour un avoir un seul document commun auquel tous peuvent contribuer pour un travail de groupe ; wikipédia, wikimini, si on veut contribuer à une bibliothèque internationale d’informations ; des logiciels d’enregistrement audio, des logiciels d’organisations d’idées, et le plus surprenant à mon goût, l’utilisation du jeu Minecraft ! En effet, ce jeu qui fait une nouvelle mode depuis officiellement 2011, plonge le joueur dans un monde créé dynamiquement, composé de blocs de différents matériaux. Le concept de base est que le joueur peut modifier ce monde à volonté en y ajoutant ou supprimant des cubes, lui permettant ainsi de bâtir des constructions avec une grande liberté, rappelant ainsi les jeux de création Legoâ. Mais les professeurs des « iClasses », y ont vu un intérêt pédagogique et ainsi pour parler des aires et des volumes, on oublie les petits cubes de bois assez limités, et sur un Mac ou un Ipad, on se branche sur le jeu, pour visualiser virtuellement l’aspect mathématique.

Les élèves sont très à l’aise avec l’outil informatique, ils connaissent bien les logiciels utilisés en classe et quand ils ne connaissent pas, soit ils s’adaptent rapidement soit ils n’hésitent pas à s’entraider. Les technologies sont un point mais pour permettre leurs meilleures utilisations, la pédagogie de la « iClasse » va plus loin que cet aspect matériel.
3 – La pédagogie
D’abord, dans certaines classes quand tu regardes les murs, tu trouves des phrases encourageantes et qui en disent beaucoup sur la pédagogie employée, comme « Joue ton rôle dans ton équipe et ta classe », « Vois toujours l’erreur comme une possibilité d’évoluer », « Aucun d’entre nous est plus intelligent que nous tous ensemble » « Chacun de nous possède des habiletés », « Personne ne possède toutes les habiletés». Ainsi on retrouve bien l’idée initiale citée au début de classe participative.
Et justement pour favoriser cet aspect, les classes de 4e, 5e et 6e année (c’est-à-dire, pour nous français, CM1, CM2 et 6e qui est inclus au primaire au Québec) mettent en place un conseil des ministres tenu par les élèves. Ils élisent un conseil des ministres, composé d’un 1er ministre ( élève qui prend les décisions avec l’enseignante, représente la classe, assure la relation entre le conseil et l’enseignante), un ministre de l’éducation, (élève responsable d’aider les élèves en difficulté, de prendre les devoirs pour ceux qui sont pas là …) un ministre de la justice (élève qui peut demander le silence, qui est médiateur pour les conflits), un ministre des technologies (responsable du matériel et des installations des nouvelles applications), un ministre de l’environnement, (responsable du bien-être, de la propreté et de la décoration de la salle). Ce conseil est élu quatre fois dans l’année et il a vraiment son importance dans le fonctionnement de la classe. Ce conseil a sa table au fond de la classe et c’est sur cette table qu’ils travaillent et prennent les décisions la majorité du temps.
Ce conseil des ministres a aussi pour but de les impliquer dans leur apprentissage et de les responsabiliser. Certains enseignants font en sorte que chaque élève ait un rôle et une responsabilité dans la classe ; responsable du magasin et des distributions du goûter, responsable de projet ponctuel …
Toujours dans l’idée de les responsabiliser, sont affichés au dessus du tableau, les différents niveaux à atteindre au cours de l’année. Très inspirés de la culture « StarWars », ils commencent par être des « padawan », puis « Jedi », pour enchaîner avec « maître Jedi » et finir par « esprit Jedi ». En fonction de l’autonomie, l’investissement et le sérieux de l’élève, ils changent de niveau au cours de l’année. Mais attention encore une particularité de la iClasse, c’est le conseil des ministres (en accord avec l’enseignante) qui fait évoluer les élèves. Un maître Jedi est considéré assez autonome pour ne pas avoir à rester dans les rangs pour aller en classe, un « Esprit Jedi » pourra surveiller la classe …
Pour développer l’autonomie, une autre « iClasse » utilise le principe que l’enseignante donne le matin tous les travaux attendus dans la journée et les élèves le font au rythme de leurs envies sachant que quand ils ont fini, ils ont le droit de faire des activités libres. L’enseignante utilise aussi beaucoup d’enregistrements audio que les enfants écoutent en individuel à leur rythme.
Une bonne pédagogie, de bons outils, mais ils poussent encore en ne se contentent pas que des technologies, et heureusement. Le début d’après-midi, une classe commence toujours par 10 minutes de lecture du journal en papier qu’ils enchaînent avec une lecture collective d’un article qu’ils choisissent et qu’ils ont envie de découvrir. Dès qu’ils découvrent un mot inconnu, ils font une recherche sur internet, (l’Ipad est toujours là mais remplace le dictionnaire). Dans une autre classe, les élèves font des études de livre (papier), et envoient leurs critiques vidéo sur le net. Un autre professeur est sur un projet Lego « parc de manèges ». Après avoir passé plusieurs semaines à mettre en place un rail pour un train programmé, et avoir compris la construction et le fonctionnement de plusieurs manèges (grande roue, centrifugeuse, …) il a demandé à chacun de faire un kiosque pour agrémenter le parc. Ainsi, dernier jour de construction de Lego, ils finissent un hôtel avec piscine sur le toit, des stands de confiseries, d’autres manèges, et une voiture balayeuse. Un projet super, que je prends plaisir à filmer pour partager sur mon site.
Une autre classe prend une période par semaine pour jouer à « nous sommes des génies », l’enseignante met en place un quizz de culture général en lien avec un grand jeu provincial « les génies en herbe ». Un jeu très apprécié par les jeunes. Du calcul mental, au sport en passant par le français et les sciences, toutes les catégories y passent et chaque élève aura sa place devant les bippers. Et enfin dernier point observé en termes d’autres ouvertures même si je pense qu’il doit y en avoir bien d’autres, il y a aussi un accent sur le jeu d’échecs pour faire travailler la réflexion et la stratégie.
4 – La communauté
Le dernier point très intéressant de cette pédagogie est l’apprentissage en communauté, on invite l’élève à sortir de sa classe pour partager ses connaissances. D’abord au sein de sa communauté scolaire avec le programme « inter-jeunes » mis en place par les professeurs. Inter-jeunes est simple ; les 5e et 6e année aident des 1e et 2e année par binôme de deux. Un des exemples observés : ils devaient réaliser ensemble une petite BD grâce à une application sur le web. Alors par groupe, ils ont créé, le petit s’occupait plus de la créativité et de l’imagination et le 6e de la technique sur l’Ipad ou le mac. Et quand j’ai demandé à un petit dans un tout autre contexte quelle était sa matière préférée, il m’a répondu « inter-jeunes ». Ainsi, pour la cohésion de l’école, pour la valorisation de chacun cet aspect est aussi très intéressant. 
Mais la iClasse ne s’arrête pas à la communauté scolaire, elle propose même un autre aspect tout aussi intéressant : inter-âges. Toujours le même principe mais les 6e au lieu d’aider des 1e année, ils aident des séniors. Via une association, plusieurs séniors de la communauté du quartier peuvent demander de l’aide pour apprendre, grâce aux explications des jeunes, à se débrouiller sur Skype, avec leur compte Gmail, avec leurs recherches internet, avec leur apprentissage de Word ou autres logiciels, et les enfants se font une joie de leur montrer.
Bilan
Ainsi, j’ai rencontré un très riche et fort potentiel qui peut être l’école demain. Elle se résume en une pédagogie tournée vers l’autonomie et la responsabilisation accentuée de bons outils technologiques pour s’adapter au monde de demain pour le bien de toute la communauté. C’est une pédagogie qui répond mieux au monde d’aujourd’hui, puisqu’on devrait tendre de plus en plus vers un besoin d’apprendre à apprendre (j’entends par là savoir rechercher les informations qu’on a besoin, vérifier qu’elles sont correctes, les comprendre et les restituer) puisqu’on ne pourra pas indéfiniment rallonger le programme scolaire qui devient de plus en plus lourd, considéré comme une « corvée » pour beaucoup d’enseignants. Par cette iClasse, on y trouve une vraie solution.
Maintenant reste à savoir comment faire accepter cette évolution par la société, quelles évaluations devons-nous adapter pour valoriser l’élève tout en montrant qu’il a appris et compris, et le cahier dans tout ça, où est-il passé ? Il y aura des peurs mais il y aura du changement ! Pourtant, l’école connaît des évolutions, ce n’est pas la première, souvenez-vous : il a fallut plus de vingt ans pour que le tableau noir soit utilisé dans les classes et rappelez-vous aussi de l’invention des crayons de graphite (crayon de mine) qui avait aussi transformé l’école. En effet, cet outil mobile et simple a permis de garder des traces hors classe de ce qui s’apprenait à l’école. Il a de fait remplacé l’ardoise, qu’il fallait effacer souvent et qu’on ne pouvait transporter avec soi.














Bravo Lancelot !
Tu as bien cerné ce qu’est une iClasse à mes yeux. Merci d’Avoir pris le temps de rédiger ce texte qui sera utile pour mon collègue et moi lors des formations que nous offrons.
Au plaisir !